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Sahyoun père et fils : le Maroc entre dans la cour des vagues géantes

Surf  ·  Grosses vagues  ·  Maroc

Premier Marocain invité au TUDOR Nazaré Big Wave Challenge, Jérôme Sahyoun chasse les plus grosses houles de la planète depuis quinze ans. À dix-sept ans, son fils Liam est déjà sur le même terrain. Anatomie d’une transmission au plus haut niveau.

Novembre 2023, à des kilomètres de tout, au large de Safi. Jérôme Sahyoun est debout sur son jet-ski et regarde son fils disparaître.

Liam a quatorze ans. Il vient d’être tracté dans l’une des vagues les plus violentes d’Afrique du Nord, et l’écume blanche l’a avalé. Pendant une seconde, plus rien.

Son père dira que ce fut la seconde la plus longue de sa vie.

Quand Liam ressort indemne, il le serre contre lui. Et lorsque l’adolescent repart chercher une deuxième vague, l’homme qui a affronté Nazaré, Teahupo’o et Jaws s’effondre en larmes — lui qui affirme n’avoir plus pleuré depuis l’enfance.

Cet instant, plus qu’un classement ou un trophée, résume ce qui se joue entre ces deux-là.

Quinze ans à courir après les tempêtes

Jérôme Sahyoun est casablancais. Son terrain de jeu : la carte mondiale des houles. Les tubes de Teahupo’o à Tahiti, les murs d’eau de Nazaré au Portugal, les récifs de l’Alaska, les slabs australiens. Quinze années passées à lire les modèles météo, à embarquer, à attendre la fenêtre.

Dans le milieu international, on le surnomme le « chasseur de vagues ». Le terme n’est pas une figure de style : le surf de gros est autant une discipline logistique qu’athlétique. Il faut trouver le spot, réunir les pilotes, positionner la sécurité, et savoir renoncer quand un paramètre manque.

Le réalisateur australien Tim Bonython, qui documente les grandes houles depuis quarante ans, a décrit l’expédition marocaine de 2023 en une image : une douzaine de jet-skis, autant de surfeurs, des caméramans et des équipes de sécurité, dans une zone sans le moindre chenal de secours — et Sahyoun dirigeant l’ensemble comme un chef d’orchestre.

Le surf de gros est autant une discipline logistique qu’athlétique. Il faut trouver le spot, et savoir renoncer quand un paramètre manque.

Big Mama, le monstre du large de Safi

La vague, il l’a découverte en 2013 avec son partenaire basque Axi Muniain. Ils la baptisent alors Miky Miky. Elle est visible depuis la route qui mène au point break de Safi : un récif au large, deux sections, dont un bowl extérieur surnommé Big Mama.

L’hiver de la mythique houle Hercules, Sahyoun y emmène Mark Healey, Ian Walsh et Alex Gray. Il raconte avoir vu ce matin-là deux vagues parfaitement lisses, avec des faces avoisinant les cent pieds. Healey — référence absolue de la discipline — lui dira n’avoir jamais vu plus gros.

Puis il s’est arrêté. Pendant des années, il a délibérément évité l’endroit, le jugeant trop dangereux : aucun port à proximité, une côte rocheuse traître, personne pour assurer les secours. Une décision d’athlète expérimenté, pas de prudence.

Jusqu’à novembre 2023, quand les paramètres se sont enfin alignés : une tempête susceptible de dépasser Hercules, les équipes de HBO pour la série 100 Foot Wave, et une élite mondiale disponible — Billy Kemper, Lucas « Chumbo » Chianca, Garrett McNamara, Axi Muniain, Dylan Longbottom, Andrew Cotton.

Son verdict après la session vaut une campagne de promotion pour tout un pays : c’est ici, sur la côte marocaine, que la plus grosse vague du monde sera un jour surfée.

Le tarif, lui, était bien réel. Kemper, l’un des surfeurs les plus affûtés de la planète, est reparti avec le pied fracturé. Troisième voyage au Maroc, troisième blessure — après une hanche cassée et une commotion.

Le jour où Liam est entré dans le jeu

Ce jour-là, un autre paramètre s’invitait dans l’équation : le fils de quatorze ans était sur place. Et il voulait y aller.

Jérôme résume alors toute une méthode : il n’a jamais dit non à un objectif de surf de son fils, il n’allait pas commencer ce jour-là.

Mais il n’a pas dit oui à l’aveugle. Le tow-in est une discipline à deux, et le choix du pilote conditionne tout : il confie donc la traction à Dylan Longbottom, son partenaire de slabs le plus fiable, pour se garder entièrement disponible en cas de problème.

Il n’a pas donné une vague à son fils. Il lui a donné un dispositif.

Liam prend deux grosses vagues. Puis son père l’arrête net, alors que la houle continue de monter, au nom d’une règle non écrite du surf de gros : on se retire quand on est devant.

L’adolescent écrira ensuite sur Instagram une phrase qui a fait le tour du milieu : il ne sait toujours pas quelle sensation est la meilleure — surfer cette vague au milieu des meilleurs du monde, ou voir son père pleurer de joie.

Et parce que le sport ne fait de cadeau à personne, la plus grosse vague de la journée n’a pas été prise par une star internationale, mais par un autre jeune Marocain : Teva Bouchgua, passé par le haut du classement européen QS et accompagné par Sahyoun depuis l’enfance.

Liam, 17 ans, un dossier qui s’épaissit

À quinze ans, Liam Sahyoun se faisait déjà tracter sur des récifs extérieurs marocains avoisinant les cinquante pieds. Il figure dans une sélection internationale des adolescents appelés à redéfinir le surf de grosses vagues. Il apparaît dans la série documentaire 100 Foot Wave de HBO.

Et en juin 2026, il sort son premier film : Wave Master, le condensé d’une saison marocaine entière, filmé dans l’eau comme à terre.

Ce n’est plus le parcours d’un « fils de ». C’est celui d’un athlète qui a commencé à constituer son propre palmarès.

Un duo, pas une succession

Interrogé sur la façon dont il tient son niveau à quarante-cinq ans, Jérôme ne parle pas d’abord de performance personnelle. Il s’entraîne chaque jour pour lui, mais aussi pour Liam — parce que son fils compte sur lui pour l’emmener sur les houles du monde entier, et que cela lui impose de rester prêt, physiquement et mentalement.

C’est la logique même de la discipline. En tow-in, personne ne performe seul : il faut un binôme, une confiance totale, et une lecture partagée de la houle. Les Sahyoun ne fonctionnent pas comme un champion et son héritier, mais comme une équipe.

En tow-in, personne ne performe seul. Les Sahyoun ne fonctionnent pas comme un champion et son héritier, mais comme une équipe.

Nazaré, décembre 2025 : le drapeau marocain

Invité par la World Surf League, Jérôme Sahyoun est devenu le premier Marocain à participer au TUDOR Nazaré Big Wave Challenge, lors de sa sixième édition — une compétition de surf tracté sur vagues géantes traditionnellement dominée par les Européens, les Américains et les Océaniens. Selon le suivi portugais de l’épreuve, c’était une première dans son histoire.

Il retrouvait le spot après de longues années d’absence. Associé au Français Benjamin Sanchis, ami de longue date et compagnon de voyages, il termine cinquième sur neuf équipes. En individuel, il finit dixième — en deçà de ses attentes, ce qu’il reconnaît sans détour : quarante minutes passent très vite, et les bonnes vagues ne sont pas venues sur ses priorités. Six vagues surfées dans ce laps de temps, à ce niveau, restent une performance en soi.

Sur le fond, il est limpide : la vraie victoire est d’avoir porté le drapeau marocain à ce niveau, et d’avoir montré au monde du surf que le Maroc n’est pas seulement un pays de spots accessibles, mais aussi un terrain de grosses vagues très engagées.

Quant à l’ouverture d’une voie pour la génération suivante, sa réponse est celle d’un homme qui connaît les règles : l’épreuve se dispute sur invitation, et il faut déjà une reconnaissance solide dans le milieu pour y figurer. Mais si son passage prouve à des jeunes que c’est possible, c’est déjà gagné.

Ce qui se transmet réellement

Il serait facile de résumer cette histoire à une affaire de gènes. Sauf que l’audace ne se transmet pas. Ce qui se transmet, dans le surf de gros, est beaucoup plus technique.

Lire l’océan. Savoir quand sortir, et surtout quand ne pas sortir. Rester des années à distance de la vague la plus dangereuse qu’on connaisse, faute de conditions réunies.

Traiter la sécurité comme une composante de la performance. Le binôme, le pilote, le plan de secours : cela fait partie du geste sportif, pas de son contraire.

Savoir s’arrêter. Deux vagues, puis stop.

Rester disponible. S’entraîner tous les jours pour pouvoir continuer à emmener l’autre au bon endroit, au bon moment.

Ce que cela change pour le surf marocain

La côte marocaine — et singulièrement la bande face à Safi — est entrée sur la carte mondiale du surf de gros par une seule porte : celle d’une famille qui a décidé de la montrer au monde. Tournage HBO, présence d’une élite internationale, archive visuelle qui s’accumule, et désormais un film signé par un athlète marocain de dix-sept ans.

Dans un pays habituellement présenté dans les guides de surf comme « une belle destination pour débutants », un récit parallèle s’installe, nettement plus lourd : le Maroc comme lieu où des records mondiaux pourraient un jour tomber.


Au fond, l’image la plus forte de cette histoire n’est pas celle d’une vague de trente mètres.

C’est celle d’un athlète de quarante-cinq ans qui regarde son fils partir là où lui-même est parti vingt ans plus tôt — en sachant, mieux que quiconque, ce qui l’attend là-bas.

Et qui a décidé, malgré tout, de ne pas dire non.